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Emil Cioran, ou De l'inconvénient de survivre…

Rien de tel quelquefois qu'un étranger pour dire leur fait aux Français. Le ci-devant Roumain Emil Cioran n'est pas né francophone, il l'est devenu en payant au prix fort des nuits blanches un exil longtemps ingrat. Pour autant, Précis de décomposition, De l'inconvénient d'être né ou La tentation d'exister sont loin de n'être que des odes amères au désespoir, voire à la simple lucidité. Ce ne sont rien tant que des provocations à l'enthousiasme, des défis à l'émerveillement… bien sûr déçus. Ne nous y trompons pas, c'est la déception, mieux que le pessimisme, qui fit la substance de La tentation d'exister* d'où nous tirons les passages ci-dessous, inspirés par ce que nous fûmes.

" Celui qui appartient organiquement à une civilisation ne saurait identifier la nature du mal qui la mine. Son diagnostic ne compte guère; le jugement qu'il porte sur elle le concerne; il la ménage par égoïsme. Plus dégagé, plus libre, le nouveau venu l'examine sans calcul et en saisit mieux les défaillances. Si elle se perd, il acceptera au besoin de se perdre aussi, de constater sur elle et sur soi les effets du fatum. Des remèdes, il n'en possède ni n'en propose. Comme il sait qu'on ne soigne pas le destin, il ne s'érige en guérisseur auprès de personne. Sa seule ambition: être à la hauteur de l'Incurable. "

Incurable, la France?
" Une civilisation n'existe et ne s'affirme que par des actes de provocation. Commence-t-elle à s'assagir? Elle s'effrite. Ses moments culminants sont des moments redoutables, pendant lesquels, loin d'emmagasiner ses forces, elle les prodigue… Lorsqu'on désire l'anonymat, on est las de servir de modèle, d'être suivi, singé: à quoi bon tenir encore salon pour amuser l'univers? Ces lapalissades, la France les connaît trop bien pour se les redire. Nation du geste, nation théâtrale, elle aimait son jeu comme son public. Elle en est excédée, elle veut quitter la scène, et n'aspire plus qu'aux décors de l'oubli… Son dégoût de ses anciennes ambitions d'universalité et d'omniprésence atteint de telles proportions, qu'un miracle seul pourrait la sauver d'une destinée provinciale. "

Incurable ­ et c'est là notre sujet d'inquiétude ­ cette langue française que Cioran a, lui aussi et parfois mieux que nous, prise à bras-le-corps et appris à aimer ?

" Après avoir fréquenté des idiomes dont la plasticité lui donnait l'illusion d'un pouvoir sans limites, l'étranger débridé, amoureux d'improvisation et de désordre, porté vers l'excès ou l'équivoque par inaptitude à la clarté, s'il aborde le français avec timidité, n'y voit pas moins un instrument de salut, une ascèse et une thérapeutique. A le pratiquer, il se guérit de son passé, apprend à sacrifier tout un fonds d'obscurité auquel il était attaché, se simplifie, devient autre, se désiste de ses extravagances, surmonte ses anciens troubles, s'accommode de plus en plus du bon sens, et de la raison; du reste, la raison, peut-on la perdre et se servir d'un outil qui en demande l'exercice, voire l'abus ? " Nous aurons reconnu Cioran en cet " étranger " qui nous décrit les minutes rigoureuses de son parcours.

Incurable, le verbe français ? ou incurable, le verbe, " affadi au service de doctrines et de chimères opposées à son génie " ? Reconnaissons qu'on n'a plus grand-chose à lui faire dire à l'heure où les images et les basics l'ont détrôné. Qu'a-t-il à dire après les images partiales à force d'être partielles qui accompagnent les guerres médiatisées d'aujourd'hui ? Qu'a-t-il à dire après une publicité étudiée pour être aussi percutante que celle d'un Benetton ? D'aucuns ont prétendu que le français serait sauvé par les autoroutes de l'information; encore faudrait-il qu'elles recourussent au verbe! Rien ne ressemble moins à une langue que le français des messageries télématiques et l'anglais d'Internet. Que voulez-vous que le verbe (français et même anglais) fasse là où une langue est réduite au minimum obligé de mots au service d'une communication en style télégraphique? Pauvre verbe, privé du charme même de l'agonie !

Et imagine-t-on la langue française sans référence et révérence au verbe ? " Quand on songe qu'en d'autres temps une métaphore boiteuse discréditait un écrivain, que tel académicien perdit la face pour une impropriété ou qu'un mot d'esprit prononcé devant une courtisane pouvait procurer une situation, voire une abbaye (ce fut le cas de Talleyrand), on mesure la distance qu'on a parcourue depuis… Pays des mots, la France s'est affirmée par les scrupules qu'elle a conçus à leur égard. De ces scrupules il reste des traces. Une revue, faisant en 1950 le bilan du demi-siècle, citait l'événement majeur de chaque année: fin de l'affaire Dreyfus, visite du Kaiser à Tanger, etc. Pour 1911, elle note simplement: ”Faguet admet le malgré que.” A-t-on ailleurs porté pareille sollicitude au Verbe, à sa vie quotidienne, aux détails de son existence ?… "

" Parler de décadence dans l'absolu, ne signifie rien; liée à une littérature et à une langue, elle ne concerne que celui qui se sent attaché à l'une et à l'autre. Le français se détériore-t-il? Seul s'en alarme celui qui y voit un instrument unique et irremplaçable. Peu lui chaut qu'à l'avenir on en trouve un plus maniable, moins exigeant. Quand on aime une langue, c'est un déshonneur de lui survivre. "

Cioran est mort voici un peu plus de deux ans, à l'orée de l'été 1995…

Philippe Loubière

* La tentation d'exister Gallimard 1956

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